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STEREOTYPES CALEDONIENS
C'est dans la période qui va de 1920 à 1970 que se sont créés les grands mythes et les stéréotypes calédoniens :
Je pense que l'on peut en citer 10 :
1. Coup de chasse, coup de pêche.
2. Le broussard stockman ;
3. Le " caldoche " bravache, mineur, le boom ;
4. Les zoreilles ;
5. Les américains ;
6. Le vocabulaire ; les histoires drôles et les inventions diverses et hyperboliques.
7. Tout le monde se connaît ;
8. Le coup de fête ; le bal de brousse ;
9. La balade en Australie ;
10. La douceur de la vie nouméenne
1 Le coup de pêche ; le coup de chasse.
Jusqu'en 1950, les moyens de transports sont peu nombreux, on est donc cantonné dans sa propriété, " la station ", ou dans le village.
On rencontre peu de personnes.
La nourriture n'est pas très attrayante : la soupe, beaucoup de légumes, de la viande "en boite" ou du salé.
Donc, la pêche et la chasse ont des attraits considérables :
On y va avec les copains, on en profite pour se raconter les potins ; on boit un coup ; on est en déplacement ; on rapporte de la nourriture fraîche et excellente. On revient avec beaucoup d'histoires à raconter et on se fabrique des souvenirs.
Il faut avoir vécu une pêche aux crevettes la nuit, à la lampe "à carbure" avec les plaisanteries, les glissades et les anguilles ; ou bien le matin de bonne heure avec un café chaud dans un "thermos", environné par le chant des oiseaux.
La pêche de nuit, près des récifs ,"les patates", est particulièrement riche. Le souffle des vaches marines (le chant des sirènes chez Ulysse), le cri des oiseaux de mer, lorsque l'on est au milieu d'un banc de becs de cane ; le langage de celui dont la ligne s'emmêle, et qui a tout le temps d'inventer de nouvelles grossièretés. Et puis toujours, les histoires sur un copain ou une voisine. Mais surtout on en revient avec 100 ou 200 kilogs de poissons, car il faut approvisionner les amis qui n'ont pas pu venir. S'il s'agit de pêche sous marine l'un des pêcheurs est encore tombé nez à nez avec un monstre de 4 mètres au moins….
D'autres histoires incroyables sont arrivées à la pêche à la dynamite, dans un banc de "mulets à queue bleue" ou de picots ; les requins y sont présents en grand nombre mais chez nos amis pêcheurs les bras arrachés par des requins sont souvent des souvenirs de mèche de dynamite mal calculée.
Ne pas oublier les huîtres, les poulpes et les seiches et la pêche à la senne, à l'épervier ou à la sagaïe (prononcer sagaille), mais un des sommets de l'art du vrai pêcheur calédonien, c'est le crabe.
Comme toutes les pêches elle est subordonnée à la lune, à la marée, à la saison, et à l'humeur de la femme du pêcheur.
Marcher sous un soleil de plomb, pendant des heures dans la boue jusqu'aux cuisses ; mettre tout le bras dans un trou boueux, couché dans la vase ; se faire pincer au sang parce qu'on croyait avoir "un mou" ; voilà encore quelques souvenirs pour un garçon de 16 ans.
Celui qui a mangé un kilog de crabes mous en curry (prononcer Kari ) avec du riz et une bouteille de blanc, sait bien que malgré les difficultés on y retournera à la prochaine lune.
Mais c'était avant l'interdiction…..
Il y a quatre sortes principales de chasse :
La chasse au notou ;
chasse de spécialistes qui ne disent pas leurs coins, qui imitent les cris d'oiseaux et qui sont capables de rester des heures sous un cerisier bleu ou de marcher pendant plusieurs jours dans une forêt de la chaîne. Mais ceux qui ont mangé un confit de notou ont compris depuis ce jour là.
La chasse aux roussettes ;
c'est une chasse facile ; on peut y emmener les femmes à la tombée de la nuit, sous les kapockiers ou sous les banians, dans les niaoulis ou dans les goyaviers avec une bonne lampe électrique. Là encore le silence est de mise mais il y a quelques crises de fou rire quand Justine s'asseoit dans une fourmilière. Et puis la prochaine fois qu'un zoreille passera à la maison on va lui faire croire que c'est de la bécassine de palétuviers.
La chasse au cochon sauvage.
Il faut avoir le réflexe rapide car le cochon ne connaît qu'un chemin, même si quelqu'un l'emprunte déjà. Un vérat "de fougères" de 50 kilogs lancé à quarante à l'heure avec des défenses énormes mérite qu'on prenne ses jambes à son cou si le fusil n'est pas chargé ; idem pour une truie avec ses petits.
La chasse des rois c'est bien sûr la chasse au cerf (prononcer cerff ).
Elle se pratique soit de jour, soit de nuit.
La chasse au cerf de jour c'est la chasse mythique des premiers hommes; l'homme contre la bête, la quête de nourriture. L'approche contre le vent, le troupeau qui broute tranquillement, on approche encore, le chasseur vise; une biche à terre. C'est la chasse noble, le matin très tôt ; un peu de vapeur s'échappe de la panse que l'on ouvre. Cela permet d'avoir trente ou quarante kilogs de viande fraîche que l'on partage avec un voisin. Quand vous mangez des boites depuis huit jours vous êtes particulièrement heureux de votre coup de fusil. Le broussard ne tue qu'un cerf dans une partie de chasse parce qu'il faut garder le troupeau en état pour y revenir bientôt et puis il faut dépouiller et porter à dos d'homme. Par contre les nouméens vont tuer cinq ou six cerfs dans une sortie parce qu'il faut épater les copains et on ne sait pas quand on pourra y retourner, et puis on va transporter avec la jeep.
Juste avant la guerre, la grand mère donnait une cartouche ( elles sont chères ) à un des cousins ; il devait ramener un cerf sinon il entendait la messe… et il aurait fallu qu'il y retourne. Comme il est hors de question de tuer un bœuf pour nourrir la famille il ne reste que le cerf ou le cochon sauvage.
La chasse au cerf de nuit est interdite. (L'adultère et le vol également....)
Ceux qui s'y adonnent néanmoins, se montrent discrets, voire secrets car les gendarmes veillent et ont de bons informateurs, jaloux et méchants. Il paraît que certains y vont avec les gendarmes pour éviter les ennuis, mais ce sont des fables. Il faut chasser sur sa propre "station" c'est une sécurité et avoir un bon "pick up". Celui qui conduit c'est celui qui connaît le mieux le terrain. Celui qui tient le projecteur est un spécialiste, sinon rien ne va.
Un bon projecteur, deux yeux qui brillent, un coup de feu à 20 mètres. Le cerf n'a aucune chance mais sa viande est succulente, paraît-il, car il n'a pas couru. Et puis on rentre à la maison très vite.
Voilà ce que l'on raconte en brousse, mais ce sont des fables car la chasse de nuit est interdite.
2 Le broussard stockman:
Une station doit avoir au moins 300 hectares ; mais si elle en a 1000 c'est mieux.
Le stockman se reconnaît à son équipement : un chapeau, si possible australien ; un cheval, des bottines à talon, parfois des guêtres en cuir ; un stockwhip ; un 4/4 ; si possible une éolienne.
Souvent il a également un emploi sur mines ou bien aux travaux publics ; il fait des barrières et il marque du bétail, qu'il a rentré au stockyard. Il emploie des canaques qui sont au contrat. Il doit " baigner " le bétail.
Une partie des premiers immigrants, qui se sont installés pour élever du bétail, sont passés par l'Australie avant d'arriver en Nouvelle Calédonie. Cela explique que le vocabulaire soit très marqué par la langue de nos voisins.
Le métier est dur car on n'est pas maître du prix de la viande, ni de l'époque d'abattage, ni du classement de la viande. La sécheresse vous fait tout perdre et quand il n'y a pas de sécheresse... il y a surproduction.
Le stockman n'aime pas aller à Nouméa, où il ne se sent pas à l'aise, où tout est trop cher et où l'on perd beaucoup de temps.
Il espère aller au " show " de Sydney l'an prochain, dès qu'il aura vendu quelques têtes de bétail et acheté 50 hectares à un voisin ; il pourra peut être ramener un " quarter horse " pur sang.
3 Le caldoche bravache, pseudo-mineur, qui attend le boom ;
(Pour les calédoniens le mot " caldoche " est péjoratif.)
Celui là est équipé de claquettes, short à fleurs, débardeur ou chemise hawaïenne ouverte. Il va changer de voiture si la mine redémarre.
Il bricole à droite et à gauche, fait du transport, mécanicien d'occasion, contremaître de chantier, pointeur sur mine, pêcheur transitoirement.
Il parle très fort parce qu'il connaît le fils du cousin du sénateur. Bientôt, il doit obtenir un emploi de sous-chef magasinier chez Machin mais il y a encore des démarches à faire. Dans le passé il a réalisé des affaires formidables qui ont mal tourné par la faute d'un "zoreille" malveillant.
Il parle mal aux canaques, parce qu'il pense qu'ils sont très inférieurs. Il est plus prudent avec les wallisiens, parce qu'il pense qu'ils sont très forts.
Il sait conduire une pelle, un bull, un grader, il pourrait bientôt acheter un 38 tonnes.
Sous son siège il a une 30/30 ou une savage 270, un sabre d'abattis et un nerf de bœuf. Du moins il le dit pour impressionner. Ce qu'il ne dit pas c'est qu'il a aussi un pack ou deux de bière.
Sa femme l'a quitté. Elle est partie avec les deux gosses…
Toutes les trois phrases il dit : " Ah ! l' enc… " (prononcer " ah ! l'onc… "). Mais pour ne pas être mal jugé cela est devenu : " Ah ! l'on...gin ! ".
4 Les Zoreilles :
Avant 1920 ou 1930 tout le monde était "Zoreille". Donc ce mot n'existait pas puisqu'il ne s'appliquait à personne !
Ce mot n'a fait florès qu'après la guerre de 39/45.
Paul Griscelli explique que ce mot est sûrement la déformation en bichlamar de " man foreign" pour signifier "étranger" ; car les premières appellations étaient " man zoreille" puis "man zozo". Cette formulation aurait existé à la Réunion également.
Les zoreilles sont des français qui sont arrivés, notamment, à partir de 1947 par le Sagittaire, ou l'Eridan, le Résurgent, ou plus tard le Calédonien et le Tahitien… et puis par avion etc…
Quelles sont leurs caractéristiques ?
Ils ont énormément de bagout, et ils vont nous expliquer ce que nous savons déjà mais que eux n'ont jamais pratiqué ! Ils connaissent tout et ont tout vu !
Ils ont la peau trop blanche alors ils se précipitent à l'anse vata et à la baie des citrons même en hiver alors qu'il fait très froid ! !
Ils arrivent avec une paire de claquettes et six mois plus tard ils roulent carrosse ! Un an après ils dirigent une entreprise. Entre eux ils se serrent les coudes et prennent les places des calédoniens…..
Ils n'ont qu'une idée c'est de faire du 5,5. C'est à dire transférer le plus d'argent possible en métropole. Alors ils économisent sur la nourriture et les vêtements.
Voilà les caractéristiques de base des zoreilles mais aujourd'hui on les reconnaît moins bien parce que il y a des calédoniens qui leur ressemblent….. et puis ceux qui débarquent de l'avion commencent par déclarer : " moi je suis calédonien ". Comme Kennedy arrivant à Berlin et déclarant : " ich bin ein Berliner ".
5 Les Américains
Les américains ont créé un âge d'or !
On était en guerre.
La Calédonie n'était pas sortie de la crise de 1930. La masse monétaire était dans une grave déflation. Le chômage sévissait ; le nickel ne marchait pas bien ; le commerce vivotait péniblement ; l'agriculture et l'élevage n'arrivaient pas à se développer. Les canaques ne pouvaient guère sortir des réserves.
Et puis voilà " qu'un beau jour " - le 12 mars 1942- plusieurs dizaines de milliers d'hommes arrivent. La rade est réellement " pleine " de bateaux. Il faut donner de la viande, des légumes, de l'alcool à tout ce monde là ; il faut laver son linge ; lui offrir des loisirs….
Une masse et " une manne " de dollars déferle sur le pays qui ne savait même pas que tant d'argent pouvait exister.
Beaucoup de jeunes calédoniens sont partis se battre à l'extérieur, alors le pays manquait de jeunes hommes et beaucoup de jeunes femmes trouvaient le temps long. Et voilà que ces jeunes américains célibataires arrivent…
La plupart des gens n'avaient jamais vu d'avions, de chars, de chewing gum, de Lucky Strike et le reste; Les américains distribuent tout par poignées à tout le monde.
Ce Père Noël quotidien qui commence le 12 mars 1942, dura plus de 3 ans !
Ceux qui gagnent beaucoup d'argent finissent par s'inquiéter. " Si je vais à la banque, les banquiers vont se poser des questions et me dénoncer, je vais avoir des ennuis. On va croire que j'ai trafiqué. En brousse il n'y a pas de banque, mais le problème est le même avec la caisse d'épargne. Donc je mets les dollars dans une touque ou dans une boite en fer et j'enterre ça dans le jardin. "
Les canaques vont enfin avoir des vêtements, des couvertures, des médicaments " comme tout le monde ".
On passe de la disette à l'abondance de longue durée pour tout le monde. Les routes sont améliorées ; il y a des hôpitaux et des terrains d'aviation partout ; la nourriture s'est diversifiée, chacun peut avoir accès à la radio et au téléphone. On découvre une musique et des danses nouvelles.
La bataille de Guadalcanal (iles Salomon) se termine le 9 février 1943.
Pendant de nombreuses années des carcasses d'avion ont été visibles, abandonnées dans les brousses, notamment dans la plaine des gaïacs, près de Poya. Toutes sortes de matériels et de munitions ont été jetés à la mer en 1945.
En décembre 1943, des munitions sont en cours de débarquement au quai de Doniambo ; un accident effroyable se produit, le dépôt de munitions explose : 88 morts américains sont dénombrés.
Le 15 aout 1945 l'empereur Hiro-Hito annonce la reddition du Japon.
En partant les américains bradent les voitures et les matériaux de construction, l'âge d'or peut continuer.
Ils laissent une économie en grande expansion si bien que doit être créé un franc spécial, le franc CFP (colonies françaises du pacifique, puis communauté financière du pacifique). Actuellement 1 euro = 119,31 francs CFP.
Vous en découvrirez encore bien d'autres dans notre cd-rom "Histoire et Géographie de la Nouvelle Calédonie".
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